PRESSE








Le magicien aux ciseaux




Il y a dix ans j’ai vu, accrochés au mur chez des cousins à Roche, dans la Nièvre, deux « tableaux » qui retenaient toute mon attention.
L’un présentait, sur fond noir, une grande boîte rouge de forme cubique, dans laquelle se vendait dans les années 50, le concentré de bouillon de viande ; à l’arrière-plan se trouvaient une cafetière ancienne bleue foncée, ainsi que des ustensiles de cuisine.
L’autre « tableau » présentait sur fond clair, un assemblage pyramidal de bobines avec du fil à coudre de différentes couleurs ; le tout encadré d’aiguilles et de ciseaux…
Au premier coup d’œil ces « tableaux » me rappelaient certaines créations d’Andy WARHOL qui transformait  « en art » de banales boîtes de conserve par le seul fait de les peindre…

Michel PEPY, tel est le nom de l’auteur des « tableaux » dont je parle. Le citer conjointement avec le nom de WARHOL peut paraître présomptueux…
De toute façon, il y a des gens qui hésitent d’attribuer le titre d’artiste à WARHOL ou à J.BEUYS qui disait que chaque homme dispose d’un potentiel créatif et que l’art se situe dans la vie de tous les jours.
WARHOL et PEPY ont d’ailleurs quelque chose en commun : ils sont, tous les deux, graphistes de formation et ont travaillé dans la publicité.
Michel PEPY est né à Paris en 1938 dans une famille qui travaillait dans la création d’objets de décoration. Plus tard, il s’engageait dans le commerce d’antiquités des arts de la table.
La création de collages fut une activité accessoire comme il dit : mais depuis sa retraite il en a fait une passion. Il vit à Sardy les Epiry, paisible village dans la Nièvre.




Mon intérêt pour l’art fut plutôt « accessoire » aussi, quoique, comme formateur d’enseignants, j’ai dû me prononcer parfois sur le sens et la finalités de l’éducation artistique à l’école primaire.
Depuis mes rencontres avec Michel PEPY, de vieilles questions ont surgi de nouveau dans ma tête. Des questions sans réponses précises, associées à des noms et des idées que j’ai rencontrés à l’université.
C’est quoi l’art ? De quel droit attribuons-nous la qualité d’œuvre d’art à une production picturale ou plastique ? Comment se construit la réputation d’artiste ?
J’ai mis le mot « tableau » entre guillemets. Il y a effectivement des gens qui pensent que le collage est une espèce de spéculation artistique sans grande envergure créatrice puisqu’il s’amuse seulement à assembler des éléments préfabriqués et cela sans idée de composition authentique…
Du point de vue de l’histoire de la peinture, le collage apparaît assez tard : au cours de la première décennie du 20e siècle. C’est alors que, selon beaucoup d’historiens, se dessinait la ligne de démarcation entre l’espace conventionnel d’une transposition idéalisée de la nature et la déconstruction de la représentation, imposant au spectateur une liberté d’interprétation absolue, qui fait directement appel à sa propre imagination. Les éléments extraits de la nature sont fractionnés, dérivés, transformés pour servir d’éléments structurels du tableau.
Le tableau est sa propre « réalité ».

PICASSO et BRAQUE poussaient l’abstraction toujours plus loin jusqu'à exploiter la texture de la toile ou d’un matériel quelconque comme la tapisserie ou le bois. PICASSO exposait ses premiers « papiers collés » en 1913 : « Violon, bouteille et verre » et « Au bon marché ».
BRAQUE exposait, la même année, son « Papier collé et fusain ».
La technique du collage se propageait. En Allemagne Kurt SCHWITTERS (1887-1948) et Max ERNST (1891-1976) assemblaient des coupures de journaux et de calendriers et des fragments d’illustrations diverses. Hans ARP (1887-1966), cofondateur du mouvement « Dada » à Zurich, en 1917, a réalisé des collages avec des éléments de bois « selon les lois du hasard » (Holzklebebilder). Il a rédigé des «poèmes» sur la base de coupures de textes.
La technique du collage connaît donc une forte tradition dans la peinture du 20e siècle.




Comment y ranger l’œuvre de Michel PEPY ?
L’anglais Harold OSBORNE (1905-1987) philosophe et théoricien de l’art, définit l’œuvre d’art par l’organisation complexe et subtile d’éléments perceptifs dans un ensemble figuratif qui réalise une unité dans la diversité de ses éléments.
Michel PEPY glane « ses éléments perceptifs » dans des anciens catalogue, des ouvrages historiques, des anthologies illustrées, des revues diverses (qui ne sont pas toujours bon marché). Il les découpe méticuleusement au bistouri et aux ciseaux de manucure. Commence alors un long travail d’assemblage, de composition et de recomposition. Tout se passe comme si l’artiste essayait de composer un puzzle dont il ne connaît pas le patron. Il se laisse guider par les éléments disponibles. « Je n’ai aucune idée préalable », dit-il. La composition se construit peu à peu, à partir des couleurs et de leurs nuances ainsi que des formes géométriquement abstraites, anatomiquement voluptueuses, ou mécaniquement raides…
La surprise est souvent le déclic décisif pour faire aboutir la création. A la fin, les tableaux (je laisse de côté les guillemets) sont riches en suggestions et en allusion lyrique, métaphoriques et ironiques. Beaucoup de compositions rappellent la désinvolture surréaliste de MAGRITTE, de DALI, de TANGUY.
Michel PEPY n’aime pas ces comparaisons ; du moins, il n’a aucun souci d’appartenance à une école ou un courant. Il aime tout simplement faire « ses » collages dont chacun est le résultat momentané d’une expérimentation avec des éléments fortuits. Son art est absolument figuratif par le détail de ses éléments mais abstrait, évoquant, provoquant par sa composition. Le regard s’accroche sur un détail, est dévié par un autre, revient sur un déjà-vu, extrait d’une œuvre classique. Et la signification, le sens ? Il appartient au regard personnel de le trouver, à l’instant, ou les jours, les mois les années qui suivent.



Michel PUTZ (Luxembourg)




Michel Pépy a reçu la grâce d'un imaginaire profond, débridé, mais doucement discret pour ne laisser apparaître que pointes d'humour et ironies sans révolte. Aux carrefours de ses collages, il fait preuve de l'élégance décapante de ceux qui savent avant de naître qu'il n'y a rien à prouver, presque rien à dire, encore moins de révolte et de désespérance à crier.
Il a pris son temps pour être intemporel, pour traverser les paysages de l'analyse avec l'élégance d'un enfant philosophe, simplement gâté pour créer d'abord les objets du quotidien, sans illusion sur le temps qui efface les besoins et les manques. Puis, l'âge venant, au dessin précis il a préféré les collages attentifs trop bien faits pour être totalement honnêtes.
Sans âge, les collages qu'il réalise lui ressemblent, on les rencontre, on est séduit, sans être bouleversé. Notre mémoire est flattée d'y découvrir les pans de notre culture. Notre regard est amusé, il y découvre le plaisir des formes, des couleurs élégantes et croît y lire une histoire décousue mais assez énigmatique pour y caler nos rêves dans un sommeil profond où ceux-ci pourraient bien devenir de délicieux cauchemars.
Il lui semble juste de dessiner sur le papier, ses évidences de mortel. D'autres choisissent des expressions plus viscérales mais pas obligatoirement plus efficaces. Il lui suffit de regarder pour comprendre les règles essentielles. Reste alors à faire voir les rapprochements étonnants et amusants, parfois provocateurs que réservent les rencontres de nos mémoires cultivées et les hiatus des images.

Ici l'artiste a le déguisement de son imaginaire au fil des ciseaux pour confesser, comme un péché véniel, un tout petit orgueil de ne pas savoir faire mieux que de coller comme un élève appliqué, les images glanées dans l'imaginaire des autres, petits et grands, essentielles et futiles.
Michel Pépy met tout un monde dans un sac a malices.

Philippe Renaud













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